Quinze jours après notre première rencontre, je retourne voir les personnes bénéficiaires de Lot Aide à Domicile chez elles pour leurs remettre les photographies. Le visionnage des photographies délie les langues. Pour l’une des personnes, c’est l’occasion de se confier sur la difficulté de sa situation, sur tout ce qui est mis en place pour pallier la dépendance de sa compagne et la sienne à venir, sans pour autant que soit envisagé un autre mode de vie, en dehors de sa maison. Pour une autre, c’est l’occasion de tisser des liens avec ces anciennes maisons et ses proches décédés, en convoquant l’histoire des meubles et bibelots apparaissant sur les images. Prendre le temps de leurs apporter les photos, d’en discuter avec elles et de les écouter les commenter nourrissent ma réflexion. J’ai rarement eu l’occasion d’accorder du temps à ce retour sur les images produites, les envoyant généralement par mail ou par La Poste et n’étant donc pas présente au moment où les personnes les découvrent. Cette restitution en direct est l’opportunité d’être témoin de la manière dont elles sont reçues ; cela m’ouvre d’autres perspectives de travail, car c’est l’occasion de mieux percevoir ce que ces images peuvent évoquer pour les habitant.es. Cela me fait penser à la photo élicitation[1] dont je n’ai pas fait usage jusqu’à présent mais dont je perçois la richesse. C’est une méthode que je pourrai solliciter pour les rencontres à venir en veillant à enregistrer les échanges afin de pouvoir en extraire quelques paroles pertinentes à mettre éventuellement en relation avec les images.

Je retrouve également cette semaine le groupe joyeux du foyer de vie de Lalbenque. Dès la première séance, nous partons en minibus dans plusieurs lieux familiers situés en dehors du village : le supermarché, la gariotte, le refuge canin, la déchèterie, les services municipaux et la cantine scolaire. Comme la fois précédente, nous faisons chacun.e des photographies, j’accompagne et conseille celles et ceux qui en font la demande, de manière à ne pas trop orienter leur regard. Maintenant que je les connais un peu mieux, je peux plus facilement les photographier et trouver ma place au sein du groupe durant ces temps de prise de vue en commun. A l’issue de la séance, nous rentrons au foyer de vie pour vider les cartes et regarder ensemble les photographies. Tout le monde ne participe pas à  ce temps car la prise de vue les a fatigués mais un petit groupe reste avec moi pour consulter l’ensemble des images. Comme chacun dispose d’un appareil, nous pouvons plus facilement déterminer qui a fait quoi. Les photos se ressemblent mais chacun.e développent une approche singulière, avec un intérêt plus marqué pour un sujet ou bien en effectuant plus ou moins d’images. Ca sera ensuite à moi de composer avec tout le corpus pour resserrer la sélection et proposer une forme partageable afin de restituer ce travail commun. La seconde fois où nous nous voyons cette semaine-là, je décide de proposer de réaliser des mises en scène dans la maison. Comme le groupe apprécie de se photographier les un.es les autres, cela me semble être un moyen de répondre à leurs attentes. Je propose de construire des mises en scène au sein desquelles est mise en évidence la pratique qu’ils et elles font des lieux, c’est-à-dire comment sont investies et utilisées les différentes pièces du logement. L’enjeu est de constituer une petite série d’images qui dialogueront avec les photos d’intérieurs que j’ai faites et celles des espaces environnants. Pour ce faire, le groupe utilise mon matériel : un reflex numérique posé sur un trépied et deux flash cobra, l’un sur l’appareil, l’autre en déporté. Nous choisissons ensemble quelle pièce photographier, qui sera sur l’image et qui prendra la photo. Cette approche est un moyen de les initier à une compréhension de la lumière et au cadrage en faisant des aller et retour entre le cadre de l’appareil et la scène photographiée. La séance est très riche pour tout le monde : chacun.e propose des idées de scènes à reconstruire, jouant et photographiant tour à tour. De mon côté, cela me donne des pistes de réflexion pour le troisième temps du travail : pourquoi ne pas travailler sur des mises en scène avec les personnes des différentes institutions lors des rencontres que je veux mettre en place ? Certes, cette approche complexifie le liens entre les différents corpus, mais peut-être serait-ce une approche permettant de donner du sens à la rencontre et de porter un autre regard, peut-être plus fictionnel sur ces différentes institutions ?

C’est la fin de cette seconde partie de la résidence, la plus longue et sûrement la plus intense. Je retiens surtout les liens tissés avec toutes ces personnes rencontrées durant ces 6 semaines sur le territoire. J’ai encore du mal à déterminer comment tout cela va prendre forme en image, mais je sais que les deux mois durant lesquels je ne reviendrai pas dans le Lot sont nécessaires pour y voir plus clair sur comment poursuivre pour restituer au mieux toutes ces histoires de vie singulières.

[1] La photo-élicitation est une méthode empruntée à la sociologie visuelle consistant à utiliser un support photographique pour mener un entretien, support à partir duquel l’interviewé va réagir.