J’entame cette semaine le second temps de ma résidence, dédiée à la réalisation de photographies avec les personnes vivant et travaillant au sein de l’EHPAD et de la Maison d’Accueil Spécialisée de Castelnau. Durant la semaine précédente, j’ai pris le temps de me présenter et de commencer à déterminer avec les personnes rencontrées ce que nous pourrions photographier ensemble. Finalement, je n’irai cette semaine qu’une fois à la MAS, l’établissement étant par la suite fermée au public en raison de cas de COVID. Durant la matinée passée sur place, j’ai l’occasion de revoir un des habitant.es et je réalise avec lui des photographies du jardin de son unité de vie dans lequel il place en évidence son vélo. Puis, je photographie la vue depuis la fenêtre de sa chambre. Elle donne sur une maison à peine construite et  la campagne environnante. Je réalise également quelques photographies montrant les affiches accrochées aux murs. Le regard photographique que je porte sur l’environnement de ce jeune homme est dicté par ses choix. Si j’avais eu l’occasion de photographier son espace quotidien sans ses directives, je n’aurais pas photographié la même chose sous le même angle. C’est la première fois que je travaille ainsi et, sans renouveler complètement mon approche, cette évolution me permet de donner davantage de place aux personnes participantes. Je trouve cela intéressant et je me demande comment les photographies produites avec les différentes personnes rencontrées vont résonner entre elles. Peut-être que cette méthode va permettre de davantage les faire parler autour des images ? Par exemple, j’ai eu l’occasion de me rendre au stade avec ce jeune homme, un endroit qu’il affectionne particulièrement. J’ai pris l’initiative d’en faire des photos. En les voyant, il m’a indiqué ce qui était important à ses yeux : les poteaux et les marques au sol. Si j’y retourne, j’en referai montrant davantage ces éléments.

A l’EHPAD, je revois des habitant.es avec lesquels j’ai réalisé mes premières photographies 15 jours auparavant et d’autres avec lesquel.les je fais connaissance. Je profite d’avoir du temps sur place pour ne pas précipiter le moment de la prise de vue et prendre le temps d’observer et d’échanger. Le fait d’élargir le sujet aux espaces environnants l’EHPAD me donne l’occasion d’aller me balader à plusieurs reprises avec des résident.es à Castelnau. Je découvre donc le village grâce à elles et eux, guidée par les personnes qui m’accompagnent et par les recommandations de ceux qui m’ont parlés de leurs souvenirs dans le village : les trois moulins, la place devant la mairie, la vue depuis l’église, le collège, l’ancien dancing, etc. Je pars en quête de ces lieux qui ont parfois disparu en essayant d’imaginer les indices qui permettront aux personnes de faire le lien entre passé et présent lorsqu’elles découvriront les images. Ces marches photographiques évoquent un peu les itinéraires photographiques que nous avons pratiqué avec mes collègues Cécile Cuny et Nathalie Mohadjer dans le cadre de la recherche sur les mondes ouvriers de la logistique[1]. Inspirée de la méthode des itinéraires proposée par Jean-Yves Petiteau[2], cela consiste à mener un entretien avec une personne en marchant sur un parcours familier de son choix durant lequel la personne se raconte. En interaction avec ce témoignage, un.e photographe réalise des images rendant compte de cette relation entre récit de vie et paysages. Ici, la démarche est différente car la personne n’est pas forcément présente. Le travail photographique doit se construire grâce à des aller et retour entre des paysages souvenirs et paysages actuels. Car parfois, les souvenirs qui ressortent de nos échanges datent de la jeunesse de ces personnes âgées actuellement de 80 à 90 ans. Pour le moment, je me contente de paysage, de vues des chambres et des espaces communs dans lesquelles commencent à apparaître timidement la présence humaine. Ce sont les personnes qui me le demandent, à la MAS comme à l’EHPAD. Je ne l’avais pas envisagé, mais je trouve cela pertinent. Je vais voir par la suite comment les différents registres d’images dialogueront ensemble. Pour le moment, je cherche, j’observe, j’écoute, je teste. Je réalise la chance que j’ai d’avoir autant de temps pour travailler, la possibilité de m’extraire durant ce temps du tumulte du quotidien pour vivre une expérience artistique et humaine particulièrement stimulante avec des personnes vivant une autre temporalité, la tête souvent dans le passé, le corps parfois au ralenti.


[1] Cécile Cuny , (dir.), On n’est pas des robots : ouvrières et ouvriers de la logistique. Grâne, Créaphis Editions,  2020.
[2] Elisabeth Pasquier et Jean-Yves Petiteau, La méthode des itinéraires : récits et parcours. In Grosjean M., Thibaud J.-P. (dir.), L'espace urbain en méthodes. Marseille, Parenthèses, p. 63-77, 2001.