Cela fait maintenant 4 semaines que je viens à Castelnau et que je passe mes journées entre l’EHPAD et la MAS. On m’appelle « la photographe » et de temps en temps « Hortense ». On me demande des services : faire des photos d’identité, reproduire des images d’archive, aller faire des photos d’un lieu situé à quelques kilomètres mais aussi réparer du matériel photo ou encore charger un film dans un vieil appareil qui n’a pas servi depuis des décennies. Ce rôle me satisfait parce qu’il a été choisi par les personnes. Je suis acceptée en tant que photographe, venant faire des photos pour mon projet, certes, mais aussi des images comme pourrait le faire un photographe de village. C’est une manière de m’intégrer à leur environnement. J’accepte donc de faire des photographies qui ne sortiront peut-être jamais du cercle privé. J’en fais également qui n’ont rien à voir avec le projet, mais j’y trouve de l’intérêt car je deviens utile et c’est l’occasion de parler autour des photographies, de mieux comprendre la place que cette mémoire visuelle occupe pour ces personnes. Par exemple, il y a une dame à l’EHPAD qui est très active et serviable. Comme elle est encore valide, elle aide beaucoup les autres personnes à se déplacer. Mais, elle perd la tête. Une de ses copines m’a chargée de faire des agrandissements d’une ancienne photo de sa maison afin de la lui accrocher sur sa porte pour qu’elle retrouve plus facilement sa chambre. Une autre dame m’a demandée de retrouver des photographies du Moulin de Boisse en ligne dont elle a des reproductions mais de mauvaises qualités. Ensemble, nous avons tenté de retrouver leur auteur, puis de voir comment récupérer des fichiers en bonne définition pour en faire des agrandissements. Cette même dame m’a envoyée photographier le château où elle a été logée lors de son arrivée dans le Lot, fuyant avec sa famille la Picardie où les bombes de la seconde guerre mondiale étaient en train de tout détruire. Avec ses indications (où laisser la voiture, comment grimper au petit muret pour avoir un point de vue intéressant sur le château et ne pas se faire voir de la nouvelle propriétaire pas très sympa), je dois lui rapporter une photographie de ce lieu dont elle aimerait avoir un souvenir. Parfois, c’est au moment où j’apporte les photographies réalisées la fois précédentes que de nouvelles demandes émergent. Tel est le cas pour un monsieur vivant à la MAS qui souhaiteraient que je revienne pour aller le photographier devant la caserne des pompiers où il a travaillé précédemment. Ma présence est également l’occasion de ressortir un vieil appareil qui n’a pas servi depuis longtemps. Ainsi, j’ai pu partir en prise de vue avec un monsieur pour faire des photographies dans les différents villages où il a vécu.

Je profite également de cette semaine dédiée quasi exclusivement à l’EHPAD pour faire davantage de photographies dans les espaces communs en prenant aussi les personnes. Car si les photographies des chambres sans les habitant.es fonctionnent plutôt bien, celles des espaces partagés sont cruellement vides. L’établissement étant récent, les murs sont peu investis et ne ressort que le côté médical du lieu. Je profite donc d’une semaine riche en animation pour photographier des moments qui me semblent représentatifs de la vie du lieu : un regroupement de personnes sur la terrasse, une activité animée par Loris, une séance de pliage du linge à l’étage, deux personnes assises à l’extérieur face au paysage ou encore la promenade de dames en extérieur. Le temps passé sur place est rythmé aussi par des grands moments de silence assez vertigineux : les habitant.es peuvent passer plusieurs heures à l’entrée, regardant vers le parking sans parler entre elles et eux. Il n’y a pourtant pas qu’un lieu de convivialité à l’EHPAD, mais celui-ci, proche de l’entrée est privilégié.

En parallèle, je poursuis les photographies des chambres, avec ou sans les personnes dans le cadre, tout dépend de ce qu’on me demande de faire. Et je me rends compte que pour certaines personnes, leur présence dans le champ est importante, cela va de soi. Pour d’autres, non, elles préfèrent laisser les lieux parler d’eux-mêmes.